VRAI OU FAUX. Nos objets connectés vont-ils bientôt être traqués par les lecteurs automatiques de plaques d'immatriculation, comme l'affirment certains internautes ?

Espace IDOPRESS
Jul 3, 2026

Des caméras de surveillance dans les rues de Paris,le 13 décembre 2025. (DANIEL PERRON / HANS LUCAS )

Elles scannent les plaques d'immatriculation des voitures,permettent à des barrières automatisées de se lever au passage de votre véhicule,épaulent les forces de l'ordre dans leurs enquêtes… Déployées progressivement en France depuis le début des années 2010,les caméras équipées d'un système de lecture automatisée des plaques d'immatriculation (Lapi) ont de multiples utilisations et sont strictement encadrées par la loi. Une publication virale sur X,vue près de 100 000 fois depuis le 28 juin,associe cette technologie à un dispositif de surveillance de masse. Sans avancer la moindre preuve.

Dans ce post,Christophe Boutry,un ex-agent de la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) plus connu sous le pseudonyme "Haurus" et condamné en 2025 à une peine de prison ferme pour corruption,alerte sur une technologie appelée SignalTrace. Associé aux caméras Lapi,ce dispositif commercialisé par Leonardo – une entreprise italienne spécialisée dans la défense et l'aéronautique – permet de capter les signaux émis par les appareils connectés situés à proximité immédiate du véhicule visé. Objectif : lier ces empreintes numériques à une plaque d'immatriculation,pour assister les forces de l'ordre dans leurs enquêtes ou filatures.

👉 Accrochez-vous bien,on va franchir une nouvelle étape dans la dystopie Orwelienne qu'est la France de 2026. A partager autour de vous.


Tes AirPods vont bientôt parler aux radars ! Qui vont également aspirer toutes les ondes sur leur chemin pour l'associer à ton…

— Christophe Boutry (@Ced_haurus) June 28,2026

"On va franchir une nouvelle étape dans la dystopie orwellienne qu'est la France de 2026. (...) Tes AirPods vont bientôt parler aux radars ! Qui vont également aspirer toutes les ondes sur leur chemin pour l'associer à ton immatriculation",assure Christophe Boutry. "Smartphones. AirPods. Montres connectées. Trackers fitness. Capteurs de pression des pneus. Tablettes. Même les puces des animaux de compagnie" seraient concernées selon l'ancien agent de la DGSI,qui assure que l'entreprise Leonardo est "déjà présente" sur le sol français et que la "transition" vers cette technologie "pourrait se faire de manière rapide et totalement invisible pour les citoyens". Ces propos sont toutefois trompeurs.

Une technologie réelle et préoccupante

D'abord,il convient de dire que SignalTrace est une technologie bien réelle,et que son utilisation soulève des interrogations. Notamment déployée aux Etats-Unis,elle est présentée par l'entreprise Leonardo comme "un système logiciel révolutionnaire destiné aux forces de l'ordre" et "conçu pour identifier les personnes ou les véhicules suspects,même en l'absence de numéro d'immatriculation." Concrètement,ce dispositif "fait du scan passif",analyse Olivier Blazy,professeur à l'Ecole polytechnique et chercheur en cryptographie. Il va venir capter les schémas de communication électronique et les informations d'identification des appareils électroniques,tels que les composants de véhicules,les dispositifs Bluetooth,les étiquettes RFID et le Wi-Fi.

Une fois collectées,ces données forment une sorte "d'empreinte numérique",qui peut ensuite être associée à une plaque d'immatriculation reconnue grâce à une caméra Lapi. "Alors que 70 voitures sur 100 peuvent contenir des iPhones,une seule aura un iPhone 13rev2,une radio Audi,un casque Bose,une montre de sport Garmin,un porte-clés connecté et la plaque d'immatriculation ABC-1234",résume Leonardo sur son site internet.

À lire aussi

:

Reportage

"Un gain d’efficacité" : la vidéosurveillance algorithmique,technologie controversée,appelée à s’étendre à la sécurité du quotidien

Ces informations,stockées sur une base de données,peuvent ensuite être consultées sur demande d'un enquêteur. "Pour les forces de l'ordre,c'est super. Cela automatise les filatures,et permet de suivre des suspects même s'ils changent de plaque ou de voiture",explique Olivier Blazy. Quand bien même vous changeriez de véhicule ou de téléphone,le logiciel serait toujours en mesure de vous associer aux autres signaux captés auparavant.

Bien qu'utile pour les forces de l'ordre,cette technologie pose de sérieuses questions de vie privée. L'enjeu réside dans le caractère indiscriminé de la collecte. "Là où c'est dangereux,c'est que ça traque tout le monde. Et autant un criminel va potentiellement s'amuser à changer tous ses appareils connectés,autant un citoyen lambda ne va pas le faire. Donc c'est une forme de surveillance policière constante,même si elle n'est pas exploitée",juge Olivier Blazy,en pointant les risques de fuites de données. "Entre les piratages récents,et les policiers qui se sont fait prendre à revendre des accès à des bases sensibles,il y a hélas un risque…",estime l'enseignant-chercheur.

Leonardo n'est pas un acteur identifié du marché français du Lapi

L'existence de la technologie SignalTrace ne signifie pas pour autant que les caméras françaises en seront prochainement équipées. Interrogé sur une éventuelle utilisation des caméras Lapi proposées par Leonardo par les forces de l'ordre,le ministère de l'Intérieur n'a pas répondu à nos sollicitations. Mais les professionnels interrogés par franceinfo sont unanimes : Leonardo n'est pas un acteur identifié du marché français du Lapi.

"Cette société est inactive dans l'Hexagone",affirme Dominique Legrand,président de l'Association nationale de la vidéoprotection. Alexandre Chapron,le directeur commercial de Survision – l'un des principaux fabricants français de caméras Lapi utilisées par les forces de police et les douanes – fait le même constat : "Je n'ai jamais vu Leonardo se positionner sur des appels d'offres en France."

Contrairement à ce que peut laisser penser la publication de Christophe Boutry,une telle évolution technique "ne relèverait absolument pas d'une simple mise à jour logicielle" et ne pourrait pas se faire "à l'insu de la population",assure Alexandre Chapron. Les systèmes Lapi actuels sont en effet composés de deux éléments : un appareil photo capable de capturer une plaque d'immatriculation par tous temps ou types de luminosité,et un logiciel capable d'interpréter et de stocker des données.

Pour bénéficier d'un dispositif comme SignalTrace,les caméras Lapi devraient donc être équipées d'un ensemble de récepteurs capables de capter les ondes émises par vos appareils électroniques. Dans l'hypothèse où des ministères ou des collectivités souhaiteraient s'en équiper,cela passerait nécessairement par des appels d'offres publics.

Une utilisation strictement encadrée par la loi

Le déploiement de cette technologie se heurterait,en outre,au cadre juridique français et européen. Aujourd'hui,l'utilisation des Lapi par les forces de l'ordre est strictement encadrée et les données collectées ne peuvent être conservées au-delà de trente jours. Les enquêteurs ne peuvent y recourir que dans des cadres précis : pour préserver l'ordre public,à des fins de prévention du terrorisme,mais également en matière judiciaire pour "faciliter la constatation" de certaines infractions criminelles.

Une proposition de loi,élaborée par le sénateur Pierre-Jean Rochette (Les Indépendants),entend justement élargir le périmètre d'utilisation des dispositifs Lapi,intégrant par exemple le vol aggravé,le recel,l'évasion ou encore l'aide à l'entrée et au séjour irréguliers. Le texte prévoit en outre d'allonger la durée de conservation des données collectées par les dispositifs Lapi,permettant de les garder pendant un an contre seulement un mois actuellement,moyennant une autorisation du juge pour y accéder après un mois. Votée au Sénat fin 2025,le texte doit encore être approuvé par l'Assemblée nationale. Même si elles étaient adoptées,ces dispositions ne permettraient en aucun cas de collecter des signaux électroniques à proximité des véhicules.

Au regard de toutes les contraintes législatives qui pèsent sur l'utilisation des Lapi,l'utilisation d'une technologie comme celle de Leonardo "s'appuierait donc nécessairement sur un nouveau texte de loi",juge Dominique Legrand. Pour être utilisé sur le sol européen,le dispositif devrait en outre se conformer au Règlement général sur la protection des données (RGPD),qui impose des exigences strictes de nécessité,de proportionnalité et de finalité afin de pouvoir collecter massivement des données. Plusieurs décisions de la Cour de justice de l'Union européenne ont enfin consacré le principe selon lequel la lutte contre la criminalité ne justifie pas la collecte ou la conservation généralisée et indifférenciée de données concernant l'ensemble de la population.